SM Entertainment : l’inventeur du moule

De la première formation d’idoles en 1996 à la bataille d’actionnaires de 2023 — l’histoire de SM Entertainment est celle d’un homme qui a inventé une industrie, puis s’est retrouvé expulsé de sa propre entreprise par les règles qu’il avait lui-même fixées.

SM Entertainment Group Logo

PROLOGUE : UN JEUDI DE FÉVRIER 2023

C’est un jeudi de février 2023. Lee Soo-man, fondateur de SM Entertainment, est face à des journalistes. Il n’a pas l’air d’un homme qui a perdu. Il a l’air d’un homme qui a décidé de brûler sa propre maison plutôt que de la laisser à d’autres.

La veille, le conseil d’administration de SM Entertainment — l’entreprise qu’il a fondée, construite, dirigée pendant trente ans — a annoncé qu’il rompait ses liens avec lui. Plus de contrats de production. Plus de royalties via sa société personnelle. Lee Soo-man, l’homme qui avait inventé la K-pop telle qu’on la connaît, était mis à la porte par ses propres successeurs.

Sa réponse est immédiate et spectaculaire : il vend 14,8 % de ses parts à HYBE — le concurrent, le rival, l’empire de BTS. La K-pop tremble.

C’est la meilleure entrée en matière possible pour comprendre ce qu’est SM Entertainment : une machine si bien huilée qu’elle peut se retourner contre son créateur.

ACTE I : L’HOMME QUI VOULAIT CHANGER LA CORÉE

Pour comprendre SM, il faut comprendre Lee Soo-man. Pas le producteur légendaire. L’autre — le jeune chanteur des années 1970 qui fait partie de groupes folkloriques coréens avant de partir étudier l’informatique à l’université de Northridge en Californie.

Ce qu’il voit là-bas le fascine. C’est le début des années 1980. MTV existe depuis peu. Michael Jackson est en train de réinventer ce que peut être une pop star — la chorégraphie, le look, le clip vidéo comme œuvre artistique. Lee Soo-man observe, décortique, prend des notes mentales. Il rentre en Corée en 1985 avec une conviction : ce modèle peut fonctionner ici, mais il faut le construire de zéro.

Il travaille comme DJ, comme animateur de télévision. En 1989, il crée SM Studio. Son premier artiste, Hyun Jin-young, obtient quelques succès, puis disparaît dans un scandale judiciaire. Échec. Mais l’échec enseigne quelque chose : Lee Soo-man comprend que l’artiste solo est fragile, ingérable. Il faut un système où le label contrôle tout — la formation, le concept, le calendrier, l’image. En février 1995, SM Entertainment est officiellement lancée.

SM Entertainment - siège de Séoul

ACTE II : LA NAISSANCE DU MOULE

Fin 1996. SM Entertainment organise des auditions dans tout le pays. Les candidats sont des adolescents. Certains ont treize, quatorze ans. On les évalue sur leur capacité à apprendre vite, à incarner une image, à endurer l’entraînement.

Cinq garçons sont sélectionnés. Ils s’appellent H.O.T. H.O.T. débute en octobre 1996 avec Candy. La chanson ne ressemble à rien de ce qui existe en Corée à ce moment-là. Les cinq membres sont coordonnés — dans les tenues, dans la danse, dans la présentation publique. Chaque geste est répété. Chaque sourire est calibré. La réaction des adolescents coréens est immédiate et massive.

Ce que Lee Soo-man a construit n’est pas seulement un groupe de musique. C’est un format. Ce format — danseur, chanteur, performeur, présence visuelle, relation émotionnelle avec le fandom — c’est ce que le monde appellera plus tard l’idole K-pop.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, un ancien membre de Seo Taiji and Boys refuse ce moule. Yang Hyun-suk fonde sa propre agence, YG Entertainment, avec une philosophie inverse : revenir au hip-hop et à l’authenticité de la rue plutôt qu’à la fabrication méthodique. SM vient de trouver sa première grande rivale. Lire l’histoire de YG Entertainment →

En 1997, S.E.S., le premier girl group. En 1998, Shinhwa. En 1999, Fly to the Sky. En 2000, BoA. La machine tourne.

Ce que j’entends dans les discussions de fans de la première génération — c’est une forme de nostalgie mêlée d’inquiétude : « On ne réalisait pas à quel point tout était construit. On y croyait vraiment. »

ACTE III : LE SAUT AU JAPON ET L’ART DE LA CONQUÊTE

Ce virage n’est pas un simple choix d’expansion. En 1997, la Corée du Sud est frappée de plein fouet par la crise financière asiatique : le marché intérieur du disque s’effondre, plus personne n’a les moyens d’acheter des albums. Pour les agences, il faut trouver un débouché à l’étranger — mais pas les États-Unis ni l’Europe, jugés hors de portée. Le Japon, voisin et déjà mature sur le divertissement de masse, devient la cible logique.

2001. SM Entertainment décide de conquérir le Japon — le marché musical le plus grand et le plus hermétique d’Asie. Lee Soo-man choisit une approche radicale : il ne va pas envoyer un artiste déjà formé. Il va former l’artiste pour le Japon.

Kwon Bo-ah a treize ans quand elle est recrutée. Elle apprend le japonais, est scolarisée partiellement au Japon, apprend à danser, à chanter, à se comporter selon les codes locaux. Quand elle sort son premier album japonais, Listen to My Heart, en 2002, il se classe numéro un de l’Oricon — le classement national japonais. C’est une première absolue pour un artiste coréen. Ce n’est pas un hasard. C’est une méthodologie.

SM signe un partenariat avec Avex Group et ouvre une succursale à Tokyo. Puis vient TVXQ, en 2003 — cinq garçons formés des années durant. TVXQ deviendra le groupe de K-pop ayant vendu le plus d’albums dans l’histoire du genre. Ils remplissent des stades au Japon.

ACTE IV : LES PROCÈS QUI ONT CHANGÉ L’INDUSTRIE

Juillet 2009. Trois des cinq membres de TVXQ — Jaejoong, Yoochun et Junsu — déposent une plainte contre SM Entertainment. La raison : leur contrat. Signé avant leurs débuts, quand ils étaient mineurs ou à peine majeurs. Durée : treize ans.

Les membres décrivent des revenus insuffisants, des conditions de travail épuisantes, une asymétrie totale entre ce que le label gagne et ce qu’ils perçoivent. Jaejoong évoquera plus tard l’état dans lequel il se trouvait : « Je n’avais pas les moyens de payer mon loyer. » Trois membres parmi les plus populaires de Corée. Incapables de payer leur loyer.

La même année, Han Geng — le seul membre chinois de Super Junior — dépose une plainte séparée pour les mêmes raisons. La Commission coréenne du commerce équitable s’empare du dossier. Elle publie une nouvelle réglementation qui s’imposera à toute l’industrie : les contrats avec des artistes ne pourront plus excéder sept ans.

C’est l’une des rares fois où un scandale interne à une agence produit une réforme structurelle du secteur entier. TVXQ ne voulait pas changer l’industrie — ils voulaient être libres. Mais leur procès a libéré, d’une certaine manière, tous les artistes qui viendraient après eux.

Ce que j’entends dans les discussions de fans de TVXQ, vingt ans après leurs débuts, c’est une douleur qui ne s’est pas tout à fait cicatrisée. « On les a aimés pendant des années sans savoir dans quelles conditions ils vivaient. »

ACTE V : L’EMPIRE ET SES ANGLES MORTS

Les années 2010 sont, sur le papier, l’âge d’or de SM Entertainment. Super Junior, Girls’ Generation, SHINee, f(x), EXO — une génération d’artistes qui cartonnent en Corée, au Japon, en Chine, et qui commencent à percer en Occident.

EXO, lancé en 2012, est le projet le plus ambitieux de l’agence. Douze membres — six coréens, six chinois — divisés en deux sous-groupes qui promotionnent simultanément en Corée et en Chine. Ce qui n’avait pas été prévu, c’est que les membres chinois auraient des avis sur la question.

Kris quitte EXO en 2014, citant un contrat abusif. Luhan fait de même quelques mois plus tard. Tao en 2015 cite un « traitement discriminatoire » envers les membres chinois. Le groupe passe de douze membres à neuf, puis continue de se fragmenter.

En 2014, Jessica Jung est exclue de Girls’ Generation. La déclaration qu’elle publie le soir même : « J’ai été expulsée sans avertissement. » SM répond que la situation était en discussion depuis des semaines. Les versions s’affrontent pendant des mois. La vérité complète ne sera jamais publique.

Ce que j’entends dans les discussions de fans de cette époque : « C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que les agences ne fonctionnaient pas comme elles le disaient. »

ACTE VI : LIKE PLANNING, OU L’ART DE SE PAYER SOI-MÊME

Pendant trente ans, une donnée est restée dans l’ombre des bilans annuels de SM Entertainment. Une société appelée Like Planning.

Like Planning a été créée personnellement par Lee Soo-man en 1997. Sur le papier, une société de production musicale indépendante. Dans la pratique, elle produit tous les albums de tous les artistes de SM Entertainment — et perçoit en échange des royalties prélevées directement sur les bénéfices de SM. Autrement dit : le fondateur se payait en dehors de son salaire, en facturant sa propre entreprise depuis vingt-cinq ans.

Fin 2022, le conseil d’administration décide que ce système doit cesser. Lee Soo-man est prié de mettre fin à ses liens contractuels via Like Planning. Sa réponse : vendre 14,8 % de ses actions à HYBE.

Ce qui se passe ensuite ressemble à une partie d’échecs en accéléré. HYBE propose de racheter SM pour 1,25 milliard de dollars. Le conseil refuse. Les employés — 85 % d’entre eux — se déclarent contre. Kakao entre dans le capital. HYBE finit par reculer. Lee Soo-man cède ses parts restantes à HYBE en 2024. Il n’a plus aucun lien avec SM Entertainment.

L’homme qui a fondé l’agence en 1995, qui a inventé H.O.T. et la formule de l’idole coréenne — cet homme est parti de sa propre entreprise dans un contexte de procédures judiciaires, d’accusations de détournement et de guerre d’actionnaires.

Les artistes de SM Entertainment

CE QUE SM ENTERTAINMENT DIT DE LA K-POP

SM Entertainment n’est pas seulement une agence parmi d’autres. C’est l’agence qui a posé les fondations sur lesquelles toute l’industrie K-pop a été construite.

Le système trainee — recruter jeune, former pendant des années, lancer au moment précis — vient de SM. Le concept de fandom structuré — pas juste des fans, mais une communauté organisée avec des noms, des fanclubs officiels, des produits dérivés — vient de SM. La stratégie d’expansion internationale marché par marché vient de SM.

Tout ce que HYBE a industrialisé à une échelle gigantesque avec BTS, tout ce que JYP a développé avec TWICE et Stray Kids, tout ce que YG a construit avec Big Bang et BLACKPINK — c’est bâti sur une grammaire que SM a écrite dans les années 1990.

Le problème, c’est que cette grammaire contenait des clauses qu’on a mis des décennies à lire en entier. Les contrats de treize ans. Les royalties captées via une société personnelle. Les artistes qui découvrent qu’ils ne peuvent pas quitter leur groupe sans procès.

Ce n’est pas une anomalie dans l’histoire de SM. C’est son ADN. Et c’est pour ça que les procès TVXQ de 2009 sont peut-être l’événement le plus important de toute l’histoire de la K-pop — pas parce qu’ils ont détruit SM, mais parce qu’ils ont révélé que le système SM contenait, depuis le début, des mécanismes que personne n’avait eu le courage de nommer.

🎤 Groupes incontournables

ÉPILOGUE

Aujourd’hui, SM Entertainment continue. RIIZE, lancé en 2023, est la dernière génération de groupes masculins. Hearts2Hearts en 2025. La machine produit, lance, promeut.

TVXQ existe toujours — en duo, depuis que trois de ses membres sont partis fonder JYJ. Changmin et Yunho continuent de promouvoir sous le nom du groupe, plus de vingt ans après leurs débuts. Une longévité qui aurait semblé impossible en 2009.

EXO existe. Girls’ Generation a fêté ses quinze ans en 2022 — sans Jessica, mais avec les huit membres restantes.

Ce que j’entends dans les discussions de fans de la première génération SM, c’est quelque chose de difficile à nommer : une fierté et une mélancolie mêlées. « On a grandi avec ces groupes. On a aussi grandi avec leurs scandales. »

L’histoire de SM Entertainment est, quelque part, l’histoire de la K-pop elle-même : une industrie qui a réussi quelque chose d’extraordinaire, qui a exporté une culture dans le monde entier — et qui a payé ce succès, à l’intérieur, d’un coût humain que les rapports annuels ne mentionnent jamais.